Charles de Brosses, Radicofani, October 1739

“[…] nous arrivâmes à nuit noir à Radicofani, méchant village campé sur la plus haute sommité des Apennins, mouillés jusqu’aux os, perdus de faim et de fatigue. Le Radicofani, plus funeste que ne le fut jamais le Croupignac, est fameux chez tous les voyageurs, comme étant le plus détestable gîte de l’Italie. Un moment avant nous, il y était arrivé le prince de Saxe, fils aîné du roi de Pologne, qui courait à cinquante chevaux, circonstance touchante pour des gens qui courent à dix. Le plus grand malheur ne fut pas d’apprendre qu’il avait arrêté tous les chevaux et tous ceux des postes au-delà, qu’on lui avait amenés en relais; il fallut encore avoir la douleur d’entendre qu’il occupait par lui, ou par sa suite, tous les logements de ce méchant trou et qui, pis est, qu’il avait dissipé tous les vivres, sans en excepter une miette de pain. Nous voilà donc pendant une demi-heure au milieu de la rue sans pouvoir avancer ni reculer, dans l’état pitoyable que vous voyez: la fortune nous tenait au plus bas de sa roue et , par la vicissitude des choses humaines, notre situation ne pouvait plus que devenir meilleure, et en effet le devint-elle bientôt. Le premier astre qui brilla à nos yeux dans cette tempête fut un frère capucin qui, touché de nos misères, nous offrit de faire étendre des matelas pour coucher dans sa cellule; ensuite, vint un paysan qui nous dit qu’il lui restait une cave où il piourrait faire du feu pour nous sécher; mais tous ces faibles lénitifs n’apaisaient point les cris de mon estomac. Je pris donc la résolution de monter dans l’auberge où souper le prince pour lui demander s’il aurait bien la cruauté de me voir mourir de faim tandis qu’il faisait si bonne chère. Au-dessus de l’escalier, je fis rencontre d’un laquais, ou plutôt d’un ange tutélaire, à que je dis que j’était un pauvre gentilhomme savoyard qui n’avait pas mangé depuis huit jours et que, s’il pouvait me procurer le reste des assiettes, j’en conserverais une reconnaissance éternelle. Ce disant, je lui glissai un demi-louis dans la main. Mon homme partit comme un trait; je le suivis du coin de l’oeil jusqu’auprè de la table. Vous n’avez jamais vu de laquais si agile, à desservir les plats, ni un si officieux pour le maître-d’hôtel. Je le vis revenir à moi chargé d’une entrée excellente et presque entière, de quatre pains et d’une grosse bouteille; le tout fut conduit au plus vite dans notre cave, où l’honnête laquais fit jusqu’à six voyages, toujours chargé d’un nouveau plat. Nous fîmes un souper de roi et, pour surcroît de bonne fortune, on vint sur la fin nous avertir que les cuisiniers de Monseigneur, qui devaient faire le dînier pour le lendemain, venaient de se lever et de partir, qt que, si nous voulions leurs lits, la place était toute chaude. Nous ne nous le fîmes pas dire deux fois; le capucin en fut pour ses préparatifs et nous allâmes attendre tranquillement que les chevaux fussent en état de nous mener.”

Lettres d’Italie du Président de Brosses, Lettre XXVIII, pp. 407-409.

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